LERETOUR Gérard, Bernard

« Né le 8 novembre 1909 à Houlme (Seine-Inférieure) ; traminot puis manœuvre ; fondateur de la Ligue des objecteurs de conscience.

Né dans une famille ouvrière normande, Gérard Leretour travailla tout d’abord à Rouen comme employé des tramways de la ville. Il rejoignit alors les Jeunesses Communistes où il passait pour un « entêté ». Il quitta Rouen vers la fin des années 1920 pour Paris où il se rapprocha des cercles libertaires et découvrit inopinément la question de l’objection de conscience à l’occasion d’une réunion publique de soutien à l’insoumis Eugène Guillot* en octobre 1929. Enthousiaste, Gérard Leretour décida de l’imiter, de se faire lui aussi objecteur en retournant au ministre Maginot ses papiers d’incorporation pour le 12e régiment d’artillerie de Haguenau. Il refusa de se présenter devant le conseil de révision et fut arrêté en décembre 1929. Versé d’office dans une section d’exclus du 26e Régiment d’Infanterie, il entama aussitôt une grève de la faim qui lui valu d’être envoyé dans un hôpital militaire à Strasbourg, dans la section des « déments » selon ses propres dires. Isolé, engagé dans une action éprouvante et la promesse d’une révision n’étant pas tenue, il décida finalement de s’évader le 29 août 1931 et de gagner la Belgique.
A Bruxelles, il côtoya les anarchistes pacifistes belges Marcel Dieu, dit Hem Day*, et Léo Campion* tandis qu’il était condamné par contumace en France à trois ans de prison pour désertion à l’étranger en temps de paix le 7 octobre. En 1932, il s’intéressa particulièrement au procès d’un jeune objecteur belge, Simoëns, dont le comité de soutien, pourtant fort large, déplorait le black out médiatique autour de sa grève de la faim. Gérard Leretour prit alors contact avec Guy de la Fouchardière, journaliste à L’Œuvre et au Canard Enchaîné, et s’assura de la publication d’un article sur le jeune objecteur belge par le biais de déclarations fracassantes : il menaçait en effet de kidnapper le ministre belge de la défense nationale et de l’exécuter si Simoëns mourrait en prison. Publié le 16 octobre 1932, l’article provoqua un certain scandale en Belgique et quelques jours plus tard Simoëns fut libéré. Pour Leretour, il était temps désormais d’exporter l’expérience en France et il se constitua prisonnier le 5 janvier 1933. Il fut immédiatement envoyé à la prison militaire de Nancy où il entama aussitôt une grève de la faim et de la soif. Autour de lui se constitua un large comité de soutien, rassemblant militants, personnalités et quelques députés, qui obtint sa réforme et sa libération le 9 février 1933.
Il fonda avec quelques camarades la Ligue des objecteurs de conscience, future Section française de l’Internationale des résistants à la guerre, qui acquit rapidement une certaine audience dans les milieux militants et pacifistes intégraux. La Ligue subit les foudres de la justice dès la fin de l’année 1933 après la mutilation d’une statue de Paul Déroulède, square Laborde à Paris, par quelques-uns de ses membres dont A. Daunay et le militant anarchiste algérien Saïl Mohamed*, afin d’alerter l’opinion à propos de l’objecteur Henri Ferjasse mais aussi en réponse aux mutilations de statues d’Aristide Briand commises régulièrement par des Camelots du Roy. La sanction ne tarda pas, les auteurs ayant été surpris sur le fait par des sergents de ville ; Leretour fut arrêté et condamné pour ce fait le 4 janvier puis une seconde fois le 19 juin 1934 pour « appel au crime de meurtre » lors d’un meeting de la Ligue en octobre 1933 à la Mutualité. La riposte fut violente, les peines subies par Leretour ne furent pas confondues et la Ligue des objecteurs de conscience fut dissoute par décision judiciaire le 13 novembre.
Après une détention très éprouvante – dès son incarcération Leretour fit une grève de la faim pour obtenir le statut politique ; au bout de 17 jours, le 17 janvier 1934, il fut mis au cachot où il commença une grève de la faim et de la soif ; au bout d’une semaine et après deux crises cardiaques, il fut transféré à l’infirmerie de Fresnes où il continua son mouvement jusqu’au 13 février où, à la demande de sa famille, il accepta de se réalimenter – il bénéficia d’une remise de peine très médiatique, accordée par décret présidentiel, qui déclencha un tollé dans la presse d’extrême droite qui renoua, comme en 1933, avec les appels au meurtre contre Leretour. Cette libération sembla avoir été négociée contre la promesse de cesser toute campagne de meeting en sa faveur, condition que n’aurait pas respecté Pierre Pérrin dit Odéon*, secrétaire du Comité d’Action pour l’Amnistie et la Libération de Gérard Leretour.
Gérard Leretour fit de son autobiographie Soldat ? Jamais !, publiée en 1933 et préfacée par Victor Margueritte, la profession de foi de son combat où, tout en conservant une réflexion libertaire, il insistait sur la nécessité de mener dans le même temps un combat légaliste, notamment par le vote d’une loi reconnaissant l’objection de conscience. S’appuyant sur le succès rencontré par le livre de Leretour, des tournées de conférences furent organisées par la Ligue avec pour titre La paix définitive par le refus du service militaire ? mais ce furent surtout les décrets municipaux d’interdiction ou les attaques des Camelots du Roy qui leurs assurèrent une large publicité.
En 1936, la Ligue des Objecteurs de conscience se dota d’un journal hebdomadaire tiré à 1 000 exemplaires, Rectitude (13 numéros entre novembre 1936 et mars 1937), fondé en collaboration avec les anarchistes parisiens Roger Boutefeu* dit Coudry et Ladislav Nuchimowitch* dit Nuchi. Cet hebdomadaire se caractérisait par le nombre de ses collaborateurs, dont de nombreuses femmes, et sa grande ouverture aux diverses sensibilités pacifistes même si la ligne du journal demeurait clairement libertaire. La Ligue mit à profit son cercle de sympathisants pour créer une véritable structure de lutte : le Centre de Défense des Objecteurs de Conscience – dont Leretour était le président d’honneur et dont le siège se trouvait à son domicile, 7 square de Gascogne – chargé de centraliser les dons et de coordonner la défense des insoumis incarcérés, mis sur pied par le bras droit de Leretour, Eugène Lagomassini* dit Lagot, et rassemblant une trentaine de groupes en province et cinq à Paris. La souscription permanente fut vite remplacée par la Solpax (Solidarité–Paix) qui redistribuait équitablement les fonds entre la Ligue, le Centre de Défense et le journal Rectitude. Les groupes locaux affiliés étaient simplement censés approuver le manifeste de la Ligue ce qui, tout en les engageant dans une conception nettement libertaire du pacifisme intégral, leur conférait une grande flexibilité et leur permettait d’adhérer à une définition large de l’objection de conscience : « La Ligue des Objecteurs de Conscience demande avec simplicité que les inaptitudes morales ou psychologiques à l’accomplissement du service militaire soient reconnues au même titre que les inaptitudes physiques. […] Elle croit que l’existence même du capitalisme est une source de guerres internationales inévitables mais que, précisément, le refus populaire au nom de l’objection de conscience de concourir à celles-ci les rendant impossibles, cette paix imposée par les peuples eux-mêmes entraînera, à brève échéance, la décadence et la ruine du capitalisme. »
Avec les Jeunesses Anarchistes et les Jeunesses Socialistes de la Seine, Gérard Leretour fonda les Jeunesses Antimilitaristes début 1937. Ce fut la dernière extension de la Ligue qui fut finalement dissoute après jugement en appel en 1937 et son journal, également poursuivi, ne lui survécut pas. La menace de dissolution, constamment présente depuis 1934, n’empêcha pas la Ligue de conserver un ton assuré face à son inéluctable destin :
« S’il le faut nous créerons, aussitôt la dissolution, l’Union des Objecteurs de Conscience pêcheurs à la ligne. Et ainsi M. le ministre de l’Intérieur n’aura pas trop de ses deux mains et de sa semaine de 40 heures pour signer des décrets de dissolution. Mais il ne nous déplait pas, pour la beauté du parallèle […] que nous soyons poursuivis par un gouvernement de Front Populaire qui est au pouvoir pour assurer, entre autres choses, au peuple qui l’y a mis : le pain, la paix, la liberté. »
Le Centre de Défense des Objecteurs de Conscience poursuivit un temps son activité et relança même un nouveau journal en octobre 1937, L’Insurgé-Le Vrai, (pour protester contre l’utilisation du titre L’Insurgé, fondé par Jules Vallès, par des hommes de droite dont Thierry Maulnier et l’antisémité Edouard Drumont) porté par la même équipe que Rectitude. Tentative éphémère puisque le journal disparaîtra à nouveau après un unique numéro.
Tout en continuant son combat en faveur des insoumis, même après la dissolution définitive de la Ligue, Leretour participa aux deux comités libertaires de solidarité de soutien à la révolution espagnole (CASDLPE puis CEL). Il renoua enfin avec la prison pour des déclarations antimilitaristes tenues en janvier 1937 au Mans et décembre 1938 à Paris. Une fois libre en 1939, fuyant la guerre et la mobilisation, il s’exila de nouveau, comme nombre des partisans de « l’internationalisme de troisième voie » qui refusèrent de prendre partie dans le conflit mondial en cours. Il s’était installé, semble-t-il définitivement, à Santiago du Chili et continua à correspondre épisodiquement avec Louis Lecoin*. Il revint passer quelques semaines en France en mars 1967 pour y revoir sa sœur. Il se présenta à cette occasion aux autorités militaires : « Ce ne fut qu’une formalité ». Selon Léo Campion, Gérard Leretour aurait été franc-maçon.

ŒUVRE : Soldat ? Jamais ! Les Presses Pacifistes, 1933.

SOURCES : Arch. Nat. CAC Fontainebleau Fichier central de la Direction générale de la Sûreté nationale du ministère de l’Intérieur, F7/19940508/1465 dossier Leretour Gérard et F7 13352 dossier mouvements antimilitaristes. — Archives de la Préfecture de Police de Paris, dossier BA 1899, 1900 (rapport du 2 août 1941) Sûreté générale. — R. Bianco, « Un siècle de presse anarchiste… », op. cit. — Notes de D. Dupuy — Rectitude (BDIC GFP 5244) — L’Insurgé Le vrai (BDIC 8° P. 7109) — La Clameur, janvier 1933 — L’Humanité du 11 janvier 1933. — Le Libertaire n°387 mars 1933 et n°393 avril 1933. — La Voix Libertaire, 21 janvier, 5 décembre 1933 & 10 février 1934. — Le Semeur n°251 du 22 juillet 1934. — La Patrie Humaine du 21 juillet 1934 et février 1935 — Terre Libre n°31 mai 1937. — Le Résistant à la Guerre. Bulletin de l’Internationale des résistants contre la guerre n°41 hiver 1936 et n°42 été 1937. — Liberté, 1er janvier & 1er septembre 1967.

Iconogr. : Le Libertaire, 8 novembre 1935.

Jean Maitron, notice complétée par Edouard Sill »

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